GLINKA (M. I.)

GLINKA (M. I.)
GLINKA (M. I.)

«Père de la musique russe», auteur des deux premiers opéras qui n’ont jamais quitté le répertoire national, Glinka fut aussi le compositeur le plus ouvertement «occidental» de son pays; il puisa très largement son inspiration dans le langage musical italien, en particulier. On peut considérer son œuvre comme un séduisant patchwork d’influences étrangères et nationales, mais un examen plus attentif révèle une forte personnalité qui marqua profondément plusieurs générations de musiciens russes, jusqu’à Stravinski, et qui continue d’exercer une certaine influence.

Les jeunes années

Issu d’une famille de grands propriétaires terriens, Mikhaïl Ivanovitch Glinka naît le 20 mai (1er juin nouveau style) 1804 à Novospasskoïé, près de Smolensk. Il passe sa petite enfance chez sa grand-mère paternelle, où il s’imprègne profondément des chants paysans, au style particulier et à l’harmonie audacieuse. À l’âge de six ans, il revient dans la maison de ses parents, où d’autres musiques lui sont révélées. Il va approfondir ses connaissances générales à partir de 1817, lorsqu’il est envoyé dans une institution de Saint-Pétersbourg. Son éducation musicale demeure pourtant fort erratique et, malgré des contacts avec quelques autorités reconnues (trois leçons de piano auprès du pianiste et compositeur irlandais John Field, rencontre avec Johann Nepomuk Hummel), il demeurera longtemps un dilettante. En 1823, après un séjour «romantique» dans le Caucase, il retourne dans son village natal, où il s’exerce à diriger l’orchestre privé de son oncle, qui interprète les œuvres des grands classiques, Haydn, Mozart, et même Beethoven. Un bref passage à Saint-Pétersbourg, où il s’adonne à une vie de salon, oisive et superficielle, est interrompu en 1825 par l’insurrection des décembristes. Glinka, indifférent à tout ce qui touche à la politique, fuit à la campagne. Durant ces années, si son éducation musicale au sens propre progresse peu, sa connaissance du répertoire s’élargit et sa fascination à l’égard de la musique occidentale – française, allemande, italienne – croît. Il tente d’imiter les modèles classiques viennois, le style lyrique italien; il y déploie une certaine adresse, mais peu de personnalité. C’est dans les mélodies russes écrites à la même époque que cette dernière trouve son expression la plus intéressante.

Le voyage

En 1830, Glinka entreprend un voyage à travers l’Europe, pour s’établir à Milan, où il fait la connaissance de Rossini et de Donizetti, ainsi que de Mendelssohn. Plus tard, à Rome, il rencontre Berlioz, qu’il retrouvera quatorze ans après à Paris, et dont l’influence sera primordiale. Cette fois, la dernière étape est Naples, où il approfondit sérieusement ses connaissances en matière de musique vocale et de chant, grâce à l’enseignement d’Andrea Nozzari et de Joséphine Fodor-Mainvielle. Mais l’Italie commence à le lasser et, comme chez tant d’autres grands immigrés russes – Alexandre Ivanovitch Herzen en sera un autre exemple célèbre –, sa première fascination envers l’Occident s’estompe et cède la place à l’agacement et à la nostalgie. En août 1833, il quitte donc l’Italie, passe par Vienne, où il entend l’orchestre de Johann Strauss, et parvient à Berlin, où il s’astreint à cinq mois d’études systématiques chez Siegfried Dehn. Ce sont les seules qu’il entreprendra jamais. Le fruit de ces efforts apparaît en 1834 dans son Capriccio sur des thèmes russes , pour piano à quatre mains, et dans la Symphonie sur deux thèmes russes , demeurée inachevée. La mort de son père, en mars 1834, le rappelle en Russie.

Les deux opéras

En 1835, Glinka épouse Maria Petrovna Ivanova – erreur funeste! – et se lance dans la composition de son premier opéra, fondé sur l’histoire d’un paysan russe qui, lors du retrait des armées polonaises, en 1613, sacrifia sa vie pour sauver celle du premier tsar de la nouvelle dynastie des Romanov. Le nom du paysan, Ivan Soussanine, donna le premier titre de l’opéra, qui devint par la suite La Vie pour le tsar . À la même époque, Glinka écrit une sombre ballade pour voix et piano, La Revue nocturne , qui annonce les passages les plus tragiques de l’opéra; un ton nouveau y apparaît. La première de La Vie pour le tsar , sous la haute protection de Nicolas Ier, le 27 novembre (9 décembre nouveau style) 1836, se solde par un triomphe qui fait de Glinka un héros national. Paradoxalement, l’œuvre ne comporte que peu d’éléments nationaux dans sa structure, qui ressemble fort à celle du théâtre lyrique italien de Bellini et de Donizetti, ainsi qu’à celle de l’opéra français. Le récitatif apparaît pour la première fois dans l’opéra russe, tout comme la technique du leitmotiv. L’invention mélodique, elle, est effectivement nationale, par l’inspiration plutôt que par l’utilisation directe de thèmes populaires. C’est dans cette stylisation parfaitement réussie, et qui est comme naturelle à Glinka, que réside la force de l’œuvre et sa popularité, qui ne sera jamais démentie. C’est aussi dans cet opéra que se révèle pleinement le talent d’orchestrateur de Glinka, son sens des couleurs et – grâce au livret du baron Gregory Rozen – son génie théâtral indéniable.

L’immense succès de ce premier opéra suscite immédiatement la demande d’un autre, dont la source va cette fois être un poème de Pouchkine, Rousslan et Loudmilla . Malheureusement, Pouchkine périt en février 1837 dans son absurde duel, et le livret est finalement écrit par une sorte de comité, composé de Glinka lui-même, et de six camarades, dont Constantin Bakhtourine et Nestor Koukolnik. La construction dramaturgique souffre beaucoup de ce «collectivisme». Le travail progresse moins vite que dans le cas de La Vie pour le tsar , car Glinka est nommé Kapellmeister de la Chapelle impériale, ce qui l’occupe beaucoup, et sa vie conjugale connaît à cette époque une crise dramatique. Glinka rompt bientôt son engagement de Kapellmeister, se sépare de sa femme et entretient une liaison avec Ekaterina Kern, pour laquelle il compose de nombreuses mélodies. Sa liberté reconquise lui permet de reprendre le travail sur Rousslan et Loudmilla , abandonné depuis un an et demi. Koukolnik lui demande pourtant de la musique pour sa pièce Le Prince Kholmsky , et l’opéra est à nouveau remis dans le tiroir. En mars 1842, Glinka soumet finalement sa partition aux Théâtres impériaux, qui l’acceptent sans réserve. En février de la même année, Franz Liszt arrive à Saint-Pétersbourg, ce qui, selon les dires de Glinka, «provoque la panique chez tous les dilettantes, et même chez les dames à la mode». L’admiration de Liszt pour Glinka efface dans les mémoires le scandale conjugal, et il est à nouveau admis dans les salons. Rousslan et Loudmilla profita certainement de ce changement de climat social. Rien ne peut cacher, toutefois, les faiblesses dramaturgiques de l’œuvre, ni la médiocre qualité de certains interprètes de la création. La première, le 27 novembre (9 décembre nouveau style) 1842, six ans jour pour jour après celle de La Vie pour le tsar , ne remporte qu’un succès d’estime. Sept librettistes et cinq années de travail irrégulier ne pouvaient qu’aboutir à ce résultat. Plus que jamais, l’œuvre est un patchwork d’éléments disparates, mal proportionnés, parfois sans rime ni raison. Pourtant, l’invention de Glinka s’y déploie de façon incomparable, l’ouverture est un chef-d’œuvre, et la suite – un festival de styles et de numéros, incohérent, éclaté mais éclatant – hantera les compositeurs russes jusqu’à nos jours. Féerie exotique, couleur orientale, instrumentation déchaînée: Rimski-Korsakov serait inconcevable sans Rousslan et Loudmilla , tout comme L’Amour des trois oranges de Prokofiev. Sur le plan dramaturgique et psychologique, cet opéra représente un pas en arrière, et l’on peut regretter qu’il demeure la dernière œuvre du genre achevée par Glinka.

Nouveaux voyages

La déception provoquée par Rousslan et Loudmilla incite Glinka à voyager: en juin 1844, il arrive à Paris, où il resserre les liens avec Berlioz, dont le génie d’orchestrateur l’influencera beaucoup. En mai 1845, on le trouve en Espagne, où, toujours sous l’influence de Berlioz, il compose un Capriccio brillante sur la Jota Aragonesa , encore appelé Ouverture espagnole no 1 , œuvre spectaculaire qui utilise la jota aragonaise comme matériau de base. En juin 1847, il retourne en Russie, mais l’atmosphère de Smolensk en hiver ne lui réussit guère, et il part à nouveau. Il passe une année entière à Varsovie, en écrivant deux œuvres orchestrales majeures, la Seconde Ouverture espagnole («Souvenir d’une nuit d’été à Madrid»), d’une forme très libre, et surtout La Kamarinskaïa , où il élabore une technique de juxtaposition et de variations autour de deux thèmes populaires russes qui en fera une de ses œuvres les plus abouties, et une des plus importantes pour la postérité musicale russe. Il continue à écrire de nombreuses mélodies où cette fois – Varsovie oblige – l’influence de Chopin se fait clairement sentir. Entre 1848 et 1852, il passe son temps entre la Russie et la Pologne (qui à l’époque fait partie de l’Empire), pour reprendre en 1852 le chemin de Paris. Son état de santé s’aggrave, il ne compose plus guère, et mène une vie paisible, loin des salons. La guerre de Crimée l’oblige à rentrer à Saint-Pétersbourg. Sa vie créatrice est pratiquement terminée: il étudie la musique des autres, écrit ses mémoires, tente de reconstituer ses œuvres perdues. Un dernier sursaut le mène à Berlin, où il veut étudier la polyphonie de la Renaissance: c’est là qu’il mourra des suites d’un refroidissement, le 15 février 1857. Le premier enterrement eut lieu à Berlin, après quoi le corps fut exhumé et transporté à Saint-Pétersbourg.

Un génie capricieux

On admet généralement que, malgré les éclairs de génie, la musique de Glinka ne se présente pas comme un ensemble cohérent. Il fut pourtant le premier à tenter d’arracher la musique russe à l’influence occidentale, et à échafauder une tradition native, grâce à ses relations intimes avec la musique populaire, cette tradition dont la Russie manquait en toutes choses. Ses trouvailles rythmiques et harmoniques ne doivent que peu à l’enseignement classique, et son sens comique original influencera jusqu’à Prokofiev et Stravinski. Le trait principal de sa technique, établi dans la Kamarinskaïa et souvent repris par ses héritiers, consistait à juxtaposer un thème bien défini et un accompagnement extrêmement varié: un avatar de la technique des variations à l’occidentale. L’importance de Glinka pour la musique russe, à laquelle il a donné un essor et une confiance nouvelle, est inappréciable, et la vénération qui l’entoure dans sa patrie, justifiée.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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